Pourquoi « je ne sais rien de ma famille » n'est presque jamais vrai
Sur ses dernières consultations, Fiona a travaillé avec plusieurs personnes qui pensaient ne rien savoir de leur histoire. Dans chaque cas, quelques prénoms, quelques dates et une ou deux archives ont suffi à mettre le doigt sur ce qu'elles portaient. Et à chaque fois, les photos et le plan de leur intérieur ont confirmé la piste.
Ce qui compte pour un travail transgénérationnel n'est pas de reconstituer dix générations. Ce sont les grands événements, et surtout ceux qui ont été tus : le drame dont on ne parle pas, l'enfant qu'on a effacé, le départ qu'on n'a jamais pardonné. Ces silences-là, on sait en général qu'ils existent, même sans en connaître le détail.
Le reste de cet article donne trois méthodes concrètes pour retrouver ces informations, illustrées par des histoires réelles, dont deux tirées de la famille de Fiona elle-même.
Un cadre, une horloge arrêtée et un frère effacé : l'histoire du grand-père de Fiona
Récemment, en visite chez ses grands-parents, Fiona les taquine avec son frère : rien n'a changé dans la maison depuis des années. Son grand-père proteste, tout fier : il vient justement d'accrocher un nouveau cadre dans son bureau. Dedans, un collage de toutes les personnes décédées qu'il a aimées. Un bureau où il passe ses journées.
Pris isolément, ce cadre n'est pas grave. Mais depuis ses trente ou quarante ans, cet homme répète qu'il va mourir, que le temps avance, qu'il a peur de la fin. Et quand Fiona a commencé à décoder l'habitat, elle avait déjà relevé chez eux un grand mur aubergine dans l'entrée, une couleur proche de la vibration du noir et du deuil, et une grande horloge à l'arrêt. Le temps qui s'arrête, affiché dès la porte.
Repeindre le mur et retirer l'horloge, ce qui a été fait, apaise : l'intérieur cesse de renforcer le problème. Mais cela ne libère pas la peur tant qu'on n'a pas compris d'où elle vient. Or son grand-père ne savait presque rien de sa propre enfance.
En reconstituant l'histoire, Fiona découvre que la fratrie de sept était en réalité une fratrie de huit. Le premier enfant, un garçon, est mort à sept ans dans un accident. Son grand-père est le premier garçon né après ce drame. Et ses tantes lui apprennent l'essentiel : leur mère n'a jamais parlé de cet enfant, n'a pas pu assister à l'enterrement pour des raisons religieuses, n'a pas pu le pleurer. Elle a continué à vivre, enceinte d'un autre garçon, avec la terreur qu'il meure lui aussi. C'est cette peur-là que son fils porte depuis quatre-vingts ans, sans jamais avoir su pourquoi.
Premier conseil : appelle la personne que tu n'oses pas appeler
Pour en savoir plus sur cet enfant, Fiona a voulu appeler une grand-tante de quatre-vingt-dix ans qu'elle n'avait jamais rencontrée. Autour d'elle, tout le monde l'en a dissuadée : elle allait se faire reprocher de ne jamais être venue. Elle y est allée quand même, et tout s'est joué dans la façon de formuler la demande.
Appeler quelqu'un pour lui dire qu'on porte les traumatismes des ancêtres et qu'on veut comprendre pourquoi on attire tel ou tel problème est culpabilisant. Dire qu'on s'intéresse à l'histoire de la famille, qu'on est convaincu que ce que les anciens ont vécu se transmet et qu'on aimerait en discuter une fois, pose un cadre clair et bienveillant. Les personnes âgées adorent qu'on s'intéresse à ce qu'elles ont traversé ; plus elles sont âgées, plus elles en sont heureuses.
Un tel rendez-vous se prépare : savoir ce qu'on cherche, quelles questions poser, vers quelle branche orienter la conversation. Fiona voulait comprendre ce drame et l'histoire des femmes de cette lignée, parce qu'elle avait des douleurs aux ovaires qu'elle ne s'expliquait pas. C'est ainsi qu'elle a appris que son arrière-grand-mère n'avait jamais pu pleurer son fils, et que plusieurs femmes de la famille portaient son prénom.
Pierre, cofondateur de MyGeno, a vécu la même chose. Persuadé de ne rien savoir sur sa famille, il a fini par appeler une tante à qui il n'avait jamais parlé, la sœur de son père, installée dans un autre pays. Elle était ravie : elle avait déjà reconstitué tout l'arbre, avec les dates et les lieux de naissance, et le lui a envoyé. Beaucoup de familles comptent quelqu'un qui garde les traces.
Et si les liens sont coupés ? Poser une question sur l'histoire familiale n'est pas renouer. On peut expliquer qu'on est en thérapie, qu'on a besoin de réponses précises, et demander si c'est possible. C'est exactement pour cela que MyGeno propose des formulaires à envoyer à un parent, un oncle, une grand-mère : la personne remplit ce qu'elle sait, sans qu'il faille rouvrir une relation.
Deuxième conseil : regarde ce qui te fait pleurer
Deuxième histoire, celle d'un cousin de Fiona, au Portugal. Excellent mari, excellent père, excellent dans son métier, et pourtant incapable de se sentir reconnu, enchaînant les burn-out. Sa plus grande peur : ne pas être assez présent pour sa famille, ou que sa famille explose.
Quand on n'a pas d'information, la première source est ce qui nous touche. Les films devant lesquels ce cousin perdait le contrôle de ses émotions racontaient tous la même chose : une famille qui se déchire, un père contraint de partir. Les films, les livres, les situations qui nous mettent dans un état disproportionné sont toujours reconnus par nos cellules : ils rejouent quelque chose de l'histoire familiale. Pleurer devant Bambi interroge une séparation trop précoce avec la mère ; pleurer devant Le Roi Lion oriente vers l'absence ou la mort d'un père.
Ce cousin jurait qu'il était impossible de remonter à l'origine, que personne ne lui donnerait d'informations. Fiona lui a simplement décrit l'histoire qu'elle devinait : un homme obligé de partir sans le vouloir, qui a quitté sa famille, fait ce qu'il devait faire et n'a jamais été reconnu pour cela. Sa réponse : « C'est l'histoire de mon arrière-grand-père. » Parti à pied du Portugal pour monter une entreprise au Brésil, il en a rapporté de l'argent pour les siens et, à son retour, ses enfants étaient grands et ne voulaient plus de lui. Détail troublant : s'il y a un endroit du corps de ce cousin qui le fait souffrir, c'est le pied.
L'information était là, dans un coin de sa mémoire, cinq minutes après avoir affirmé qu'elle n'existait pas. Les histoires importantes ont presque toujours été racontées une fois. Il suffit souvent de s'ouvrir à les recevoir, puis d'aller demander les détails.
Troisième conseil : les archives communales
Quand il ne reste personne à interroger, les communes de naissance de la lignée peuvent envoyer les actes de naissance et de décès, avec les dates et les prénoms. Cela paraît sec, et pourtant c'est presque à chaque fois que cette démarche révèle quelqu'un dont personne n'avait jamais parlé : un enfant mort-né, un frère décédé à six ou sept ans, un drame effacé.
Sur les sept ou huit dernières consultations menées avec MyGeno, toutes les grandes problématiques libérées l'ont été à partir de prénoms en commun, de dates en commun et, de temps en temps, d'événements en commun. Pas besoin de récits détaillés : les répétitions dans un arbre parlent d'elles-mêmes, à condition de les avoir répertoriées.
L'enfant aux trois prénoms
Dernière consultation en date : une mère dont l'enfant de six ans vivait avec des angoisses envahissantes. En reportant l'arbre dans MyGeno, Fiona remarque que cet enfant porte trois prénoms. Le premier est un dérivé du prénom d'un frère de son arrière-grand-père, mort dans un accident d'avion. Les deux autres sont ceux de deux personnes disparues dans un crash d'avion, trois ou quatre ans avant sa naissance.
Trois prénoms sur trois liés à la même cause de décès, dans une même famille : la probabilité est infime. La mère avait donné ces prénoms par amour, sans y voir de mal, et il n'y en a aucun. Mais tant que le deuil et la peur liés à cet événement n'ont pas été libérés, l'enfant qui arrive ensuite peut les reprendre. À six ans, ce garçon verbalisait déjà qu'il portait quelque chose qui ne lui appartenait pas.
Un deuxième ou un troisième prénom n'est jamais une faute. C'est au contraire l'un des indices les plus rapides pour comprendre de qui on porte quoi : un enfant porterait de toute façon l'histoire de sa lignée, le prénom permet simplement de savoir où regarder.
Pour toi, et pour les générations suivantes
Ce travail a deux versants. Pour soi, il faut parfois partir de presque rien, chercher, appeler, écrire aux communes, reconstituer. Pour ses enfants et les générations à venir, tout ce qu'on note aujourd'hui, les dates, les événements, les ressentis, devient une information qu'ils pourront libérer en quelques minutes plus tard, au lieu d'y passer des années.
C'est la raison d'être de MyGeno : un endroit où répertorier ce qu'on sait, faire remplir ce qu'on ignore par ceux qui le savent, et laisser l'outil relier les prénoms, les dates et les événements qu'on ne verrait pas seul. Plus on a d'informations, plus c'est rapide. Mais on peut toujours commencer, même avec trois prénoms et une horloge arrêtée.

Un épisode de Fiona Beenkens, auteure et conférencière, cofondatrice de MyGeno. Article rédigé à partir de l'épisode et mis à jour le 11 septembre 2026.
Les questions que tu te poses
Comment retrouver mon histoire familiale si personne ne veut en parler ?
Trois voies se complètent. Appeler une personne encore vivante, même très éloignée, en posant un cadre de curiosité plutôt que de reproche. Observer ce qui déclenche des émotions disproportionnées (films, livres, situations), qui rejoue presque toujours un événement de la lignée. Et demander aux communes de naissance les actes de naissance et de décès, qui révèlent très souvent un enfant ou un drame dont on n'a jamais parlé.
Comment demander des informations à un parent avec qui j'ai coupé les liens ?
En séparant la demande de la relation. Expliquer qu'on fait un travail sur soi, qu'on a besoin de réponses à quelques questions précises, et demander si c'est acceptable. Un formulaire envoyé par email, comme ceux de MyGeno, facilite encore la démarche : la personne répond ce qu'elle sait sans qu'il faille rouvrir un dialogue.
Que peuvent m'apporter les archives communales ?
Des prénoms et des dates, ce qui suffit à repérer des répétitions : un même prénom transmis, un décès au même âge, un enfant mort-né ou disparu jeune dont la famille n'a jamais parlé. Dans la pratique, la plupart des problématiques transgénérationnelles se repèrent d'abord par ces coïncidences de prénoms et de dates, avant même de connaître le récit.
Peut-on faire un travail transgénérationnel sans connaître son arbre ?
Oui. Les informations sont aussi inscrites dans nos réactions, nos peurs, nos douleurs corporelles et notre intérieur : un mur de couleur sombre, une horloge arrêtée, des photos de défunts dans une pièce de vie racontent déjà quelque chose. Plus on retrouve d'éléments, plus le travail est fluide, mais on peut décoder beaucoup à partir de son propre fonctionnement.
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